
Le site espagnol, Infovaticana relève un fait peu remarqué ailleurs mais hautement significatif, relatif à l’Encyclique Magnifica Humanitas : il s’agit de la première encyclique qui ne possède pas de version en latin. Il développe une réflexion intéressante autour de l’usage du latin (qui a entre autres l’avantage d’être une langue fixée, car « morte », avec donc des mots dont le sens n’évolue pas) par le Vatican, à laquelle on peut ajouter que ce choix apparaît comme un nouveau désaveu de Benoît XVI lequel avait en 2012 publié le motu proprio « Latina Lingua » instituant une « Académie Pontificale de Latinité » afin de promouvoir l’utilisation du latin au sein de l’Eglise.
« Alors qu’une grande partie du débat s’est concentrée sur le contenu de l’encyclique, un autre détail apparemment mineur est passé presque inaperçu : pour la première fois dans l’histoire moderne, une encyclique papale a été publiée sans édition latine officielle.
Le document a été publié directement en arabe, allemand, anglais, espagnol, français, italien, portugais et polonais, mais pas en latin. La dernière encyclique publiée par le Saint-Siège était Dilexit nos, de François, en 2024, et disposait bien d’une version latine officielle.
Et ce fait, loin d’être anodin, révèle une transformation bien plus profonde au sein de l’Église.
Le latin n’était ni un simple formalisme académique, ni une concession esthétique à la tradition. Pendant des siècles, il a été la langue juridique, doctrinale et liturgique de l’Église catholique.
Les encycliques, les constitutions apostoliques, les canons et les grands documents du magistère étaient officiellement promulgués en latin. Les traductions dans d’autres langues étaient établies à partir de ce texte original, considéré comme la référence authentique et définitive.
Pendant des siècles, le latin a fait office de texte de référence incontournable pour le magistère pontifical : en cas de doute sur une expression précise, une traduction ambiguë ou la portée exacte d’une formulation, on pouvait toujours se référer à l’original latin comme critère d’interprétation fiable.
Avec Magnifica Humanitas, en revanche, la situation change radicalement. Comme l’ouvrage a été publié simultanément dans différentes langues modernes sans édition latine de référence, il n’est plus tout à fait évident de déterminer quel texte doit être considéré comme définitif en cas de divergences, de nuances différentes ou de problèmes de traduction entre les versions.
L’absence d’une version latine officielle de Magnifica Humanitas n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans le cadre d’une transformation plus large que Léon XIV a décidé de consolider juridiquement à la fin de l’année 2025 avec la promulgation du nouveau Règlement général de la Curie romaine.
La réglementation, entrée en vigueur le 1er janvier 2026, a marqué un tournant historique dans la politique linguistique du Vatican en stipulant que les documents de la Curie pourront être rédigés « en latin ou dans une autre langue ». Cette formulation, d’apparence technique, signifie en pratique la fin de la primauté effective du latin en tant que langue de travail et de référence au sein de la Curie romaine.
Pendant des siècles, le latin avait occupé une place à part et nettement prépondérante dans l’administration ecclésiastique. Aujourd’hui, en revanche, il est juridiquement mis sur un pied d’égalité avec n’importe quelle autre langue moderne, ce qui reflète une réalité qui s’était imposée de facto depuis des années dans de nombreux organismes du Vatican.
En réalité, le nouveau règlement n’a pas été à l’origine de cette transformation, mais a simplement officialisé une évolution qui s’était particulièrement accélérée sous le pontificat de François : des documents rédigés directement en italien ou en anglais, des synodes se déroulant dans des langues modernes et une réduction progressive du latin à des fonctions symboliques, cérémonielles ou purement archivistiques.
León XIV y dénonce une civilisation de plus en plus déracinée, dominée par la puissance technologique, la logique technocratique et la perte des repères culturels et moraux communs.
Maisdans le même temps, l’Église elle-même semble s’engager lentement sur la voie d’une perte de continuité linguistique et historique qui, pendant des siècles, a été l’un des signes les plus visibles de son universalité.
Car le latin n’était pas seulement un outil de communication. C’était aussi un lien avec la mémoire de l’Église, une expression concrète de la continuité entre les générations et un rempart contre la fragmentation culturelle du présent.
Tout cela est d’autant plus frappant que Magnifica Humanitas est précisément une encyclique profondément préoccupée par la crise anthropologique de l’Occident.
Personne ne conteste que l’Église doive parler la langue des peuples. Elle l’a toujours fait. L’évangélisation exige de s’immerger dans les cultures concrètes.
Le véritable changement se produit lorsque l’on perd de vue qu’il existe également une langue commune qui exprime l’unité de l’Église au-delà des frontières, des époques et des contextes politiques.
Le latin rappelait justement cela : que le catholicisme n’était pas une fédération d’Églises nationales adaptées à l’air du temps, mais une civilisation spirituelle dotée d’une mémoire propre.
C’est pourquoi la question de Magnifica Humanitas ne se résume pas à un simple débat réservé aux spécialistes ou aux amateurs de la tradition liturgique.
La question fondamentale est tout autre : l’Église peut-elle continuer à défendre la continuité culturelle et anthropologique de l’Occident tout en abandonnant progressivement les manifestations les plus visibles de sa propre continuité historique ? »
Source : Benoît et moi