KOSOVO : le «Docteur Vautour» vient d’être interpellé.

Des donneurs turcs, moldaves ou kazakhs vendaient un rein au «Docteur Vautour», qui vient d’être interpellé.

Située à l’extrémité d’une route boueuse qui s’étire à travers champs, non loin de l’aéroport international de Pristina, la maison rose qui abritait jadis la clinique Medicus est désormais abandonnée. Malgré les stores qui obstruent ses larges baies vitrées, on devine ici un lit d’hôpital, là une blouse blanche. Dans un vestibule situé à l’arrière du bâtiment, des cartons de matériel médical attendent, empilés, comme si quelque employé allait venir les ranger. Sur une étiquette rouge, six lettres blanches composent le nom du docteur Sonmez.

Deux ans après la découverte de la clinique Medicus, l’enquête conduite par les policiers du Kosovo et de l’agence européenne Eulex a connu mardi soir un brusque rebondissement avec l’arrestation, à Istanbul, de ce chirurgien turc de sinistre réputation. Présenté mercredi aux magistrats stanbouliotes, Yusuf Sonmez a été libéré sous caution avec interdiction de quitter le territoire. «Nous allons continuer de travailler en étroite collaboration avec les autorités turques afin d’obtenir son extradition», précisait mercredi soir un porte-parole d’Eulex.

Surnommé «Docteur Vautour» par les journalistes de Pristina, Sonmez est soupçonné d’avoir piloté un vaste trafic d’organes qui, en 2008, aurait donné lieu à une trentaine d’opérations sau­vages. Les receveurs, venus notamment d’Israël, d’Allemagne ou du Canada, auraient déboursé entre 50 000 et 90 000 euros contre la promesse d’une transplantation rénale. Pour mettre en place ce trafic, Sonmez et ses complices auraient bénéficié de soutiens haut placés au ministère kosovar de la Santé. Selon l’acte d’accusation établi par le parquet spécial du Kosovo, c’est au hasard d’un contrôle mené à l’aéroport de Pristina que l’enquête a démarré, le 4 novembre 2008. Yilman Altun, citoyen turc, s’apprête à s’envoler pour Istanbul lorsque des policiers s’inquiètent de son état de faiblesse. Un médecin est appelé, qui découvre une cicatrice toute fraîche en travers de son dos. Épuisé, Altun reconnaît qu’il vient de subir une intervention chirurgicale à la clinique Medicus. À cette occasion, précise-t-il, un rein lui a été prélevé.

Transplantation «humanitaire»

Devant les policiers ébahis, l’homme déroule le fil de son récit. Le 4 août précédent, à Istanbul, un certain Ismaïl lui a proposé de gagner beaucoup d’argent en faisant don de l’un de ses reins. Prise de sang, visa pour le Kosovo, lettre de convocation à l’en-tête de la clinique Medicus et billets d’avion : l’intermédiaire s’occupe si bien de tout que, fin octobre, Altun n’a plus qu’à s’envoler pour Pristina. À son retour, lui jure-t-on, il percevra 20 000 euros en es­pèces. Entre-temps, son rein aura été transplanté dans l’organisme d’un certain Bezalel Shafran, ressortissant israélien atteint d’une grave maladie. Interrogé à son tour par les enquêteurs, Shafran indique être entré en contact avec le réseau criminel via un compatriote basé en Turquie, Moshe Harel. Moyennant 90 000 euros, ce dernier lui assure qu’un rein «neuf» pourra lui être donné. Le 30 octobre, il atterrit à Pristina. Pris en charge par Harel, il est conduit à la clinique Medicus, où on lui présente Yilman Altun. Avant de partir pour le bloc opératoire, les deux hommes sont invités à signer une lettre attestant du caractère bénévole et «humanitaire» de la transplantation. Descendu d’avion peu auparavant, le docteur Yusuf Sonmez tiendra le scalpel.

L’enquête, supervisée par le procureur Jonathan Ratel, a, depuis lors, permis de cerner les responsabilités. Le docteur Lutfi Dervishi, chef du service d’urologie à l’hôpital de Pristina, aurait imaginé ce trafic dans le courant de 2006, peu après avoir rencontré Sonmez lors d’un congrès d’urologie. Moshe Harel, qui est désormais visé par un mandat d’arrêt international, aurait assuré la mise en relation des donneurs recrutés en Turquie, en Moldavie, au Kazakhstan ainsi qu’en Russie, avec les receveurs. Après vérification, précise le parquet, il apparaît en outre que «les comptes bancaires de Moshe Harel ont été utilisés pour l’ensemble des paiements». Au total, si l’on se fie aux comptes rendus anesthésiques saisis à la clinique Medicus, en 2008, 27 opérations auraient eu lieu.

Avant de boucler le dossier, les policiers se sont enfin intéressés aux complicités dont les trafiquants ont pu bénéficier au sein de l’administration. L’ancien secrétaire permanent du ministère de la Santé, Ilir Rrecaj, est ainsi accusé d’avoir délivré une autorisation de complaisance à la clinique Medicus. L’acte d’accusation souligne aussi que «le docteur Dervishi a eu plusieurs réunions avec le ministre de la Santé et le conseiller du premier ministre» dans l’espoir d’obtenir leur appui. Le procès de l’affaire Medicus, s’il se tient, menace d’éclabousser une partie du personnel politique kosovar.

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