« La Bataille De Gaulle » : panégyrique d’un imposteur

À l’affiche au cinéma depuis début juin, les deux volets de La Bataille De Gaulle ont rencontré un succès public indéniable. Si l’on peut voir dans cet engouement populaire des signes positifs, la vérité oblige à dénoncer cette œuvre pour ce qu’elle est : c’est l’éloge d’un aventurier qui, à force de manipulations, a su passer dans son époque et à la postérité pour un héros. En livrant un récit fort éloigné de la réalité, cette chanson de geste gaulliste entretient une histoire falsifiée et subversive, dont les effets politiques et mémoriels demeurent très actuels.

C’est d’autant plus regrettable que l’intention initiale était a priori louable : en prenant comme sujet le personnage de De Gaulle de 1940 à 1944, le scénariste-réalisateur Antonin Baudry a voulu mettre en récit une page de l’histoire de France réputée glorieuse, celle de la « France libre ». Alors, où le bât blesse-t-il ?

De Gaulle : l’homme du mensonge

Le premier vice fondamental de ce récit, c’est qu’il est faux. Certes, il pouvait difficilement en être autrement dans la mesure où toute l’historiographie moderne, complice ou conditionnée par l’aura que De Gaulle s’est créée de toutes pièces, n’a fait qu’entretenir le mensonge depuis 1945.

Le film repose sur trois postulats implicites :

– Après la défaite française en 1940, De Gaulle est la seule personnalité à voir que la victoire allemande n’est pas définitive en Europe, et à vouloir continuer la lutte en lançant son appel du 18 juin.

– Tout au long de la guerre, De Gaulle est guidé par l’honneur de la France et le souci de l’unité française, dans un combat permanent contre toute influence étrangère et contre toutes les autorités demeurées fidèles à l’État français.

– C’est grâce à cette intuition de De Gaulle et à l’action militaire des « Forces Françaises Libres » que la France, au titre de belligérant contre l’Axe, a obtenu sa place à la table des vainqueurs en 1945.

Ces trois idées constituent aujourd’hui le cœur de l’historiographie qui s’est imposée après-guerre. Elles structurent également tout le scénario de La Bataille De Gaulle. Elles ne tiennent pourtant pas face à un examen affranchi du conditionnement gaulliste :

– Le récit d’un De Gaulle visionnaire dès juin 1940, seul contre tous, relève largement d’une reconstruction a posteriori. D’une part, en juin, De Gaulle ne sait pas encore très bien où se placer ni à qui se vouer (voir ici). D’autre part, l’action de Weygand, de Noguès, les contacts qui conduiront aux accords Murphy et bien d’autres éléments témoignent de la persistance, au sein même des institutions de l’État français, de la perspective d’une lutte de long terme contre l’Allemagne. C’est notamment en application de cette vision que les forces d’Afrique conservent leur cohésion et se préparent à pouvoir reprendre les hostilités lorsque les circonstances le permettront.

– De Gaulle ne peut pas être l’homme de l’unité puisqu’il n’a cessé d’opposer les Français aux Français. La réplique que le réalisateur lui fait dire devant Dakar en septembre 1940 « On ne tire pas sur les Français » n’a pas pu être prononcée puisque c’est précisément l’escadre anglo-gaulliste qui a ouvert les hostilités contre les positions françaises de Dakar. Cette représentation est donc un parti pris. Dans cette logique, il n’est pas étonnant que la campagne de Syrie de juin 1941 ne soit même pas évoquée dans l’épopée sur grand écran : à l’initiative de De Gaulle, les FFL y sont engagées face aux forces demeurées fidèles à l’État français. L’unité gaulliste avait décidément une conception singulière de la fraternité des armes.

– La conduite de De Gaulle face aux autorités et aux hommes fidèles à Pétain ne saurait être imputée au seul souci de préserver l’honneur de la France. Elle s’explique aussi et surtout par sa lutte pour la légitimité politique. Dès juillet 1940, De Gaulle ne prétend plus seulement poursuivre la guerre : il conteste à l’État français le droit même de représenter la France. Le film touche juste en mettant en scène son remarquable sens politique ; il en travestit seulement la finalité. De Gaulle en usa non pour l’honneur de la France, mais pour servir ses ambitions personnelles, notamment en évinçant ses rivaux comme Giraud. Le héros du film défend toujours la France ; le personnage historique défend surtout sa place à sa tête. La falsification demeure complète.

-Enfin, ce n’est pas grâce à De Gaulle que les forces armées françaises ont contribué à reconquérir leur pays. Le poids militaire français à partir de novembre 1942 repose largement sur des forces dont l’existence, les cadres, l’organisation et la cohésion avaient été préservées par l’État français. Un passage du deuxième volet reconnaît d’ailleurs cette disproportion entre les FFL et les forces françaises d’Afrique, mais c’est pour la balayer d’un revers de main : « ce sont les FFL qui ont le feu sacré, et c’est ce qui compte ». C’est évidemment faux : dans une guerre, les effectifs, le matériel, les cadres et l’organisation comptent aussi. Les Français des FFL ont certainement combattu avec un grand courage, notamment à Bir Hakeim, mais on voit mal en quoi cela les distingue des forces légitimistes. La trace de cette supposée supériorité combattante des FFL a d’ailleurs dû se perdre en chemin, puisque le scénariste de La Bataille De Gaulle éprouve le besoin d’inventer un affrontement entre les troupes de Leclerc et une division blindée allemande sur la ligne Mareth en mars 1943. Soulignons par ailleurs que le faible nombre de ses fidèles embarrassait De Gaulle : désireux d’épaissir les rangs des FFL, il envoya débaucher les troupes légitimistes par ses sergents recruteurs, qui employèrent des procédés de soudards avec quelque succès.

De Gaulle : l’homme de la division

Si on lui retire le mérite de la vérité, peut-on néanmoins considérer La Bataille De Gaulle comme un conte historique édifiant, destiné à rendre aux Français ignorants de leur passé quelques références patriotiques ? Malheureusement non. Les conséquences politiques et mémorielles de l’historiographie officielle sont profondément délétères.

Sur le plan politique d’abord, les agissements de De Gaulle ont réhabilité les communistes et disqualifié l’État français. Le Parti communiste s’était lui-même placé en marge de la communauté nationale au début de la guerre, en fuyant l’appel des armes par obéissance à Moscou. L’œuvre de De Gaulle fut de réintégrer pleinement cette force politique subversive en lui donnant un rôle de premier plan dans le Conseil national de la Résistance. Dans le même temps, en contestant la légitimité de l’État français, De Gaulle a disqualifié toute l’œuvre de la Révolution nationale, d’inspiration contre-révolutionnaire. Ce bilan politique pèse encore aujourd’hui : l’extrême gauche apparaît encore comme auréolée de la gloire de la Résistance, le nationalisme comme condamné moralement par son passé pétainiste.

Sur le plan mémoriel, les conséquences sont tout autant pernicieuses. En faisant de De Gaulle l’incarnation exclusive de la France, le film, dans le sillage de l’historiographie officielle, ramène une situation historique complexe à une lutte morale élémentaire. Il ne cherche pas à comprendre pourquoi des Français valeureux purent, au nom d’une certaine idée de la France, suivre des voies opposées. Il décrète que les uns incarnaient la nation tandis que leurs opposants l’avaient trahie. Là réside peut-être le legs le plus néfaste du récit gaulliste. En s’arrogeant le monopole de la légitimité nationale, le gaullisme rend impossible toute lecture apaisée de la période. À la tragédie nationale s’est ainsi substitué un tribunal permanent. La Bataille De Gaulle reprend cette vieille liturgie sans la moindre distance.

Certes, en 2026, on ne pouvait attendre d’un film sur De Gaulle qu’il soit à contre-courant du récit consacré. Mais en reprenant sans nuance l’interprétation dominante, La Bataille De Gaulle masque la complexité de la période et perpétue les effets politiques et mémoriels du récit gaulliste. Des cinéastes contemporains se sont pourtant essayés à un exercice comparable sans verser dans un tel conformisme, comme Xavier Giannoli dans Les Rayons et les Ombres.

François Abel
Vu sur le site de L’Héritage

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