29 mai 1453 : mort en héros de Constantin XI Paléologue

Le 29 mai 1453 marque la chute de la ville millénaire de Constantinople, cette autre Rome. Ce jour est aussi celui de la fin du dernier empereur romain d’Orient, Constantin XI Paléologue, cent quatre-vingt-seizième empereur romain, Occident et Orient confondus, douzième de la dynastie des Paléologue.

Mystérieux et méconnu du grand public – il n’a régné que quatre ans, une seule illustration contemporaine nous est connue (image ci-dessus) – son destin n’en est pas moins remarquable et son exemple mérite d’être connu et célébré.

L’historien grec Georges Sphrantzès reconstituera ainsi dans sa Chronique le discours éloquent que donna Constantin XI devant son armée défendant la ville assiégée depuis plus d’un mois, à la veille de l’assaut ennemi :

« Messieurs, illustres capitaines d’armée et nos compagnons d’armes les plus chrétiens : nous voyons maintenant l’heure de la bataille approcher.

J’ai donc choisi de vous rassembler ici pour souligner que vous devez vous tenir ensemble à une résolution plus ferme que jamais. Vous avez toujours combattu avec gloire contre les ennemis du Christ. Maintenant, la défense de votre patrie et de la ville connue dans le monde entier, que les infidèles et mauvais Turcs assiègent depuis cinquante et deux jours, est ancrée dans vos nobles esprits.

N’ayez crainte de voir ses murs abîmés par les coups de l’ennemi. Car votre force réside dans la protection de Dieu et vous devez la montrer avec vos bras frémissants et vos épées brandies contre l’ennemi. Je sais que cette foule indisciplinée va, comme à son habitude, se précipiter sur vous avec des cris bruyants et des volées incessantes de flèches. Ceux-ci ne vous feront aucun mal corporel, car je vois que vous êtes bien couverts d’armure. Ils vont frapper les murs, nos cuirasses et nos boucliers. N’imitez donc pas les Romains qui, lorsque les Carthaginois se sont battus contre eux, ont laissé leur cavalerie être terrifiée par la vue et le bruit effrayants des éléphants.

Dans cette bataille, vous devez rester fermes et ne pas avoir peur, ne pas penser à la fuite, mais être inspirés pour résister avec une force toujours plus herculéenne. Les animaux peuvent fuir les animaux. Mais vous êtes des hommes, des hommes au cœur vaillant, et vous tiendrez à distance ces brutes épaisses, maniant vos lances et vos épées contre eux, afin qu’ils sachent qu’ils ne combattent pas contre leur propre espèce mais contre les maîtres des animaux.

Vous savez que l’ennemi impie et infidèle a injustement troublé la paix. Il a violé le serment et le traité qu’il a conclus avec nous; il a massacré nos agriculteurs au moment de la récolte; il a érigé une forteresse sur la Propontis comme pour dévorer les chrétiens; il a encerclé Galata sous prétexte de paix.

Maintenant, il menace de capturer la ville de Constantin le Grand, votre patrie, le lieu de refuge pour tous les chrétiens, la gardienne de tous les Grecs, et de profaner ses saints sanctuaires de Dieu en les transformant en écuries pour les chevaux. Oh mes seigneurs, mes frères, mes fils, l’honneur éternel des chrétiens est entre vos mains.

Vous hommes de Gênes, hommes de courage et célèbres pour vos victoires infinies, vous qui avez toujours protégé cette ville, votre mère, dans de nombreux conflits avec les Turcs, montrez maintenant votre prouesse et votre esprit agressif envers eux avec une vigueur virile.

Vous les hommes de Venise, les héros les plus vaillants, dont les épées ont fait couler le sang turc à maintes reprises et qui à notre époque ont envoyé tant de navires, tant d’âmes infidèles dans les abysses sous le commandement de Loredan, le plus excellent capitaine de notre flotte, vous qui avez fourni à cette ville comme si c’était la vôtre de braves hommes exceptionnels, élevez vos esprits maintenant pour la bataille.

Vous, mes compagnons d’armes, obéissez aux ordres de vos chefs en sachant que c’est le jour de votre gloire – un jour lors duquel, si vous ne versez ne serait-ce qu’une goutte de sang, vous obtiendrez pour vous-mêmes des couronnes de martyr et de gloire éternelle. »

 

Constantin XI est mort ce même jour, pendant l’assaut des Turcs sur la ville. Selon Michel Critopoulos, autre historien grec contemporain qui entrera plus tard au service du conquérant, le Sultan Mehmet II, Constantin XI est mort particulièrement bravement.

Se rendant compte qu’il était toujours en vie alors que la bataille devenait désespérée et que son issue ne faisait plus aucun doute, il déchira tous les symboles de ses vêtements pour se rendre anonyme parmi ses compatriotes et mena le restant de ses troupes dans une dernière charge où il trouva enfin la mort.

Son geste prouva toute son utilité : Mehmet II fit chercher par ses soldats la dépouille de l’empereur ; ils en trouvèrent une habillée de soie et arborant un aigle impérial. La tête fut séparée du corps et paradée dans les ruines de la ville devant la population qui ne reconnut pas l’empereur.

Ainsi mourut le dernier empereur byzantin. Sa tentative, comme ses ancêtres Paléologue avant lui, de rallier sa religion à l’église catholique fut la dernière chance de réparation du schisme d’Orient.

Il n’eut tout simplement pas le temps nécessaire pour mener à bien cette réparation, mission diplomatique ardue et complexe, qui eut pu permettre un secours massif de la Chrétienté occidentale, tandis que le clergé orthodoxe, malgré la défaite imminente, refusait toute allégeance à Rome. Les intérêts politiques des uns et des autres et le manque de temps, surtout, n’ont pas permis à Constantin XI de sauver son empire et l’Europe du Sud-Est du joug ottoman.