14e dimanche après la Pentecôte (textes et commentaire)

Mammon

« L’Épître et l’Évangile nous enseignent aujourd’hui que l’on ne peut servir à la fois deux maîtres, c’est-à-dire la chair et l’esprit.
L’esprit, ou la grâce mise en nous par l’Esprit-Saint, nous porte aux choses surnaturelles et saintes. La chair, ou l’homme avec ses instincts mauvais et charnels, nous fait commettre tous les péchés.
Occupons-nous de nos intérêts temporels sans préoccupation exagérée, car un tel souci est outrageant pour notre Père du ciel. »

(Dom G. Lefebvre)

Introït :

« Voyez, ô Dieu, qui êtes notre bouclier, regardez la face de votre Oint: car un jour vaut mieux dans vos parvis que mille ailleurs. » (Ps. 83,10-11)
« Que vos tabernacles sont aimés, ô Dieu des vertus ! mon âme est consumée d’un ardent désir et défaille en pensant aux parvis du Seigneur. »

Collecte :
« Gardez votre Église, Seigneur, par l’assistance continuelle de votre miséricorde, et puisque sans vous la faiblesse humaine défaille, que toujours votre aide la retire des dangers pour la diriger vers ce qui doit la sauver. »

Lecture de l’Épître de saint Paul Apôtres aux Galates (5, 16-24) :
« Mes Frères : Marchez selon l’esprit, et vous n’accomplirez point les désirs de la chair. Car la chair convoite contre l’esprit, et l’esprit contre la chair ; en effet, ils sont opposés l’un à l’autre, pour que vous ne fassiez pas tout ce que vous voudriez. Si vous êtes conduits par l’esprit, vous n’êtes point sous la loi. Or les œuvres de la chair sont manifestes : c’est la fornication, l’impureté, l’impudicité, la luxure, l’idolâtrie, les maléfices, les inimitiés, les querelles, les jalousies, les animosités, les rixes, les dissensions, les factions, l’envie, les meurtres, l’ivrognerie, les débauches, et les choses semblables, dont je vous prédis, comme je l’ai déjà fait, que ceux qui les commettent ne seront point héritiers du royaume de Dieu. Mais les fruits de l’esprit sont : la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la bonté, la longanimité, la douceur, la foi, la modestie, la continence, la chasteté. Contre de pareilles choses il n’y a pas de loi. Or ceux qui sont au Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses convoitises. »

Graduel :
« Mieux vaut se confier dans le Seigneur que dans les hommes
Mieux vaut espérer dans le Seigneur que dans les princes. »

Lecture du Saint Evangile selon saint Mathieu (6, 24-33) :
« En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : Nul ne peut servir deux maîtres ; car, ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez ; ni pour votre corps, de ce dont vous serez vêtus. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n’amassent pas dans des greniers ; et votre Père céleste les nourrit. N’êtes-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Qui de vous, en se tourmentant, peut ajouter une coudée à sa taille ? Et au sujet du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Considérez comment croissent les lis des champs : ils ne travaillent ni ne filent. Cependant je vous dis que Salomon lui-même dans toute sa gloire n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. Mais si Dieu revêt ainsi l’herbe des champs, qui existe aujourd’hui, et qui demain sera jetée dans le four, combien plus vous-mêmes hommes de peu de foi ! Ne vous inquiétez donc pas, en disant : Que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi nous couvrirons-nous ? Car ce sont les païens qui se préoccupent de toutes ces choses ; mais votre Père sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. »

Offertoire :
« L’ange du Seigneur environnera de son assistance ceux qui craignent Dieu et les arrachera au danger ; goûtez et voyez combien le Seigneur est doux. »

Secrète :
« Accordez-nous, s’il vous plaît, Seigneur, que cette hostie salutaire nous purifie de nos fautes, et nous rende votre puissance favorable. »

Commentaire de Dom Guéranger (dans l’Année liturgique) :

Ce Dimanche s’appelle aujourd’hui, dans l’Eglise d’Occident, le Dimanche des deux maîtres en raison de son Évangile.

« Regardez-nous, ô Dieu notre protecteur, jetez les yeux sur la face de votre Christ. Ainsi débute aujourd’hui l’Église s’avançant vers l’autel. L’Église est l’Épouse de l’Homme-Dieu et sa gloire [I Cor. XI, 7.] ; mais l’Époux, dit saint Paul, est à la fois l’image et la gloire de Dieu [I. Cor. XI, 7.] et la tête de l’Épouse [Ibid. 3 ; Eph. V, 23.]. C’est donc en toute vérité, comme avec une pleine assurance d’être exaucée, que l’Église, s’adressant au Dieu trois fois saint, le prie de jeter les yeux, en la regardant, sur la face de son Christ.

Les gloires futures à la pensée desquelles l’Église tressaille, la dignité de l’union divine qui la rend dès ce monde véritablement Épouse, ne l’empêchent point de sentir le besoin continuel qu’elle a du secours d’en haut. Un seul moment d’abandon du côté du ciel, et elle verrait l’humaine fragilité emporter ses membres à l’abîme de vice que décrit l’Apôtre dans l’Épître, bien loin des vertus qu’il célèbre. Demandons avec notre Mère, dans la Collecte, cette assistance miséricordieuse de tous les instants qui nous est si nécessaire. »

Commentaire du bienheureux Cardinal Schuster (Liber Sacramentorum) :

C’est le temps de la moisson, alors que presque tous les habitants de Rome abandonnaient leurs sept collines et se transportaient aux environs pour y jouir de la campagne. C’est donc fort à propos que la liturgie dominicale vient à nouveau nous enseigner aujourd’hui une filiale confiance dans la divine Providence qui nourrit les oiseaux et revêt les fleurs des champs de splendides couleurs.

L’introït est tiré du psaume 83 : « Vous êtes, ô Dieu, notre bouclier ; ah ! Regardez et contemplez la face de votre Oint. » Voici le véritable motif pour lequel Dieu nous accorde ses faveurs. Il nous a prédestinés dans son Christ, qui est le plérome de sa gloire, et c’est en Lui et pour Lui qu’il nous aime, comme membres de son corps mystique. Gardons-nous donc de séparer ce que Dieu a uni. Si le Père éternel ne nous regarde point dans notre désolante personnalité, mais toujours en relation avec le Christ, pourquoi voudrions-nous nous enfermer dans un pernicieux égoïsme, et ne considérerions-nous pas plutôt continuellement ce que nous sommes dans le Christ ?

Dans la collecte, nous confessons à Dieu notre extrême misère. Cette superbia vitae qui forme l’orgueil des mondains est appelée aujourd’hui dans la sainte liturgie humana mortalitas, laquelle, par conséquent, sans Dieu labitur, c’est-à-dire succombe à la misère, au mal. Nécessaire donc est la divine grâce pour la soulever et la soutenir. Et nous, aujourd’hui, nous l’implorons bien abondante, cette grâce, sur nous-mêmes et sur toute l’Église, afin qu’elle s’oppose comme un bouclier aux attraits du mal, que ceux-ci ne nous séduisent pas, et qu’elle nous pousse à faire notre salut moyennant des actes vertueux, méritoires pour la vie éternelle.

Combien sont profondes, au point de vue théologique, ces collectes dominicales du Missel, et avec quel fruit la prière antique tirait son inspiration, plutôt que du sentiment, des sources très hautes de la doctrine révélée !

Suit un passage de l’épître aux Galates (5, 16-24). La loi n’était qu’un frein contre les désirs charnels, — et l’Apôtre en énumère les diverses manifestations, — tandis que le chrétien est sous l’empire du Saint-Esprit, lequel au contraire produit dans l’âme des œuvres de pénitence, la charité, la bonté et la joie. A ces signes on peut facilement reconnaître de quel esprit chacun est animé. Quant à la marque générale de tous les amis du Christ, c’est la douleur et la souffrance, supportées avec joie pour son amour.

Le répons qui suit la lecture est commun au vendredi après le IVe dimanche de Carême, et il est tiré du psaume 117. « II vaut mieux se confier au Seigneur qu’en l’homme, mieux vaut mettre sa confiance dans le Seigneur que dans les puissants. » La raison en est que l’amour de Dieu est éternel et gratuit, tandis que le bien que peuvent nous faire les créatures est occasionnel et souvent intéressé. C’est pourquoi saint Paul parle ainsi : Dieu est véridique ; tout homme au contraire est menteur. Or qui voudrait compter sur l’inconstance et la duplicité humaine ?

Le verset alléluiatique est tiré du psaume 94 : « Venez, chantons au Seigneur, jubilons en Dieu notre salut. » Voilà l’esprit du christianisme, esprit non de crainte servile qui agit par force sous le fouet d’un Dieu tyran, mais esprit de liberté du cœur, tel qu’il convient à un fils aimant, qui accomplit avec joie ce qu’il aime.

La lecture évangélique de saint Matthieu (6, 24-33) exclut de l’âme toute possibilité de partage. On ne peut servir en même temps Dieu et les biens matériels, mais on doit avant tout rechercher le Seigneur au moyen de l’observance de sa loi, attendant de sa Providence tout ce qui sera vraiment nécessaire pour le bien-être du corps. Cela ne comporte point une certaine insouciance fataliste, laquelle, dans l’oisiveté du corps et de l’esprit prétend recevoir tout du Seigneur par miracle, mais modère seulement l’activité humaine et la contient dans les limites établies par Dieu, qui, tout en nous ordonnant de pourvoir à nos besoins à la sueur de notre front, nous défend de nous y attacher avec excès, comme si l’homme n’était que chair et matière, ou comme si la divine Providence n’existait pas. Le proverbe populaire exprime fort bien l’ordre juste des choses : aide-toi, le Ciel t’aidera.

L’antienne pour la présentation des offrandes destinées au Sacrifice par le peuple est tirée du psaume alphabétique 33, et elle est commune au jeudi après le Ier dimanche de Carême. « L’ange du Seigneur campe autour de ceux qui craignent Dieu, et il les sauve. Expérimentez et voyez combien suave est le Seigneur ! » Qu’il est beau, ce contraste entre la crainte de Dieu et celle des hommes ! Celui qui craint Dieu n’a pas peur des hommes, parce que, dans sa conscience, plus forte que toutes les menaces du monde — cela est bien prouvé par les martyrs — se trouve la crainte de la justice du Seigneur. De plus, cette sainte crainte de Dieu qui est le fondement de toute la perfection chrétienne et le principe de la science du salut, est un don du Saint-Esprit, et Dieu, par le ministère de ses anges, garde jalousement en nous ce qui lui appartient. A dessein le Psalmiste mentionne l’Ange qui fait comme une ronde autour de l’âme craignant Dieu, vraie tour où réside le divin Paraclet. En dernier lieu le Prophète en appelle à l’expérience des dons divins, car la suavité des consolations célestes surpasse infiniment tous les plaisirs humains et elle est telle que seul celui qui y a goûté sait ce qu’elle est : quod nemo scit, nisi qui accipit, comme il est dit dans l’Apocalypse.

Dans la secrète, on demande au Seigneur que le sacrifice qui va lui être immolé pour le salut du monde obtienne spécialement deux effets : qu’il expie dans le sang de Jésus les péchés de ceux qui l’offrent, et qu’il leur rende propice la toute-puissance divine, si bien que la grâce comble les lacunes et les défauts de l’infirme nature humaine.

L’antienne pour la Communion est tirée de la lecture évangélique de ce jour. « Cherchez par-dessus tout le règne intérieur de Dieu dans l’âme moyennant la pratique intégrale des vertus propres à votre état. » — Voilà pourquoi la vertu est appelée ici justice.

En disant que celle-ci doit être notre premier soin, l’Évangile n’exclut pas — bien au contraire, il l’indique implicitement — que nous devions aussi rechercher ce qui est nécessaire ou utile pour soutenir notre vie matérielle. Il veut toutefois qu’en cette double recherche — si bien exprimée dans l’oraison dominicale — l’on conserve l’ordre établi : Dieu, l’âme et le corps. C’est notre devoir d’agir, de travailler : ce que nous ne parvenons pas à faire, Dieu l’accomplira. La collecte d’action de grâces exprime à peu près le même concept que la secrète. « Que la sainte Communion purifie l’assemblée de ses fautes et fortifie sa vertu par les charismes eucharistiques, en sorte que les sacrés Mystères auxquels elle a participé dans le temps comme à un gage de vie céleste, soient aussi le Sacrement opérant en elle l’éternel salut. »

Les chastes beautés de la nature, presque incompréhensibles pour une âme corrompue par la sensualité et par l’esprit du monde, les prairies verdoyantes, les nuances si délicates des fleurs, inspiraient les saints. Si Dieu aime à ce point les moindres herbes des prés et les plus petits insectes, qu’il a pourvu à leur vie grâce à un merveilleux organisme, combien plus ne prendra-t-il pas soin du chrétien, en qui II reconnaît l’image de Jésus son Premier-Né ? « Pense à moi et je penserai à toi », disait un jour le Seigneur à sainte Catherine de Sienne. Ayons confiance en Dieu, épousons les intérêts de sa gloire, et II s’occupera de ceux de notre salut.

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